TÉMOIGNAGE – Vincent ne courbe pas l’échine

Vendredi 15 février 2019, Vincent est perplexe.
Il s’applique à la lecture d’un mail de sa boîte d’intérim. Le dernier comprend-il.

« Bonjour Messieurs , Je vous remercie de lire le mail du client reçu ce jour, concernant votre comportement! Vous ne faites plus partie des effectifs de notre agence d’intérim. Salutations, Dominique. »

Lapidaire. Explicite. Définitif.

Qu’a-t-il pu bien commettre de si répréhensible, de si condamnable, pour être l’objet de cette mesure radicale ? Cordiste depuis un peu plus d’un an, c’est la première fois qu’une telle mesure le frappe.

Depuis le début de la semaine, il travaille pour Cabestan, par l’intermédiaire de Soluces Accro. Des travaux de rejointoiement, entre Nice et Monaco.

Selon la pratique largement répandue dans le métier des travaux sur cordes, son contrat court du lundi au vendredi. Même si Cabestan sait pertinemment que le chantier débordera l’échéance de la semaine.

Vincent et son binôme sont contractuellement engagés pour la semaine, jusqu’à ce vendredi. Sans espèce d’obligation de quelque nature que ce soit, passé le terme de la mission. Ce sont conjointement Cabestan et Soluces Accro qui ont la main sur cet aspect.

C’est la précarité.

Non seulement ils l’utilisent, mais encore, ils l’organisent. La planifient. L’institutionnalisent.

Dès le mercredi, le collègue de Vincent sait qu’il ne renouvellera pas son contrat actuel. Il a demandé une augmentation. Qui ne lui sera pas accordée.

Jeudi, c’est au tour de Vincent de revendiquer un hausse de salaire. Acceptée dans son cas. Il passe alors de 11 euros à 11,50 euros. Le commercial de Cabestan doit commencer à craindre une hémorragie dans ses effectifs de travailleurs mis à sa disposition. Au passage, il stigmatisera Vincent sur la pertinence de sa revendication, eu égard à la beauté du paysage dans lequel il l’envoie travailler. Comme si une jolie vue sur la Méditerranée payait le loyer et le plein de courses !

Vendredi, Vincent n’a aucune nouvelle concernant ses perspectives de travail pour la semaine à venir. Échaudé par son expérience de travailleur temporaire, il pressent qu’il n’est pas sûr de travailler le lundi suivant, si on ne lui retrouve pas un binôme.

Il a également intégré que le commercial de Cabestan ne répond jamais au téléphone.

Plutôt que d’atermoyer, en adulte responsable, et au nom de ses intérêts salariaux, il prend les devants. Et appelle une autre entreprise de travail temporaire, qui lui propose une mission. Dans un endroit où il sait qu’il pourra se loger à moindre frais. Économisant ainsi sur ses frais de déplacement.

Dynamique, pragmatique, autonome, mobile, Vincent coche toutes les cases de la doxa entrepreneuriale.

Pour cette fois, à son avantage.

Seulement, la loi du marché, dans l’esprit de ceux qui en détiennent les clefs, doit s’appliquer à sens unique. Le leur.

Honnête, Vincent laisse un message au commercial de Cabestan, pour l’en informer. Il ne se passe pas dix minutes avant que celui-ci rappelle. Sans doute pour le féliciter de montrer tant de qualités propres à survivre dans le monde du travail.

Pas exactement : « J’ESSAIE de lui expliquer mais il ne veut rien comprendre, me traite (avec un joli vocabulaire soutenu) de traître, de grosse merde, comme quoi je lui mets à l’envers, il ne veut rien entendre et me raccroche au nez. »

Le rapport de subordination subi par le travailleur à travers un contrat de travail dont il ne choisit aucun des termes, est ici entériné par un rapport de domination personnel. Couronné de mépris.

Saupoudré d’une pointe d’invective, d’une pincée d’insulte.

Dans la foulée, c’est Dominique de Soluces Accro qui l’appelle :

« S’en suit encore une discussion ou je peux pas en placer une, ni expliquer le pourquoi du comment. Malgré tout, je garde mon calme, et une fois qu’elle a fini de vider son sac elle me dit :  j’ai une urgence, au revoir. »

Le « dialogue » social réduit à sa plus simple expression…

Le gérant de Cabestan ne sera pas en reste.

Fortement vexé, se sentant bafoué dans son intégrité de providentiel pourvoyeur d’emploi, Amancio Novais, manifestera son mécontentement par un mail adressé à Soluces Accro.

Afin de fustiger davantage Vincent, aussi pour lui faire comprendre la portée de son acte irresponsable, Dominique Pinon lui transmet cette correspondance privée :

« Bonjour Dominique,
je reviens vers vous suite aux départs consécutifs des cordistes que vous nous avez mis à dispo sur l’agence de Cannes.

Vous comprendrez que cela est inadmissible que l’on nous mette le couteau sous la gorge pour des augmentations alors que ces personnes travaillent avec nous depuis un certain temps, qu’ils connaissent parfaitement le coût de la vie dans le sud ou ailleurs, et qu’ils ont accepté les termes de leur contrat.

Aujourd’hui nous avons un chantier qui doit stopper suite à notre refus d’aller dans leur sens. J’en appelle à votre responsabilité en temps qu’employeur car cela ne peut pas marcher comme ça.

Imaginez un intérimaire délégué en Guyane, aux Antilles où même ailleurs qui réagit comme cela…

Il va falloir faire quelque chose pour qu’ils arrêtent de mener la barque et de tenir leurs engagements, cela en va de la viabilité des entreprises.

Merci de faire le nécessaire afin de remplacer ces personnes afin que nos chantiers continuent.

Les négociations se passent en amont et non en plein milieu d’un chantier, nos engagement et nos implications ne doivent pas capoter à cause de chantage de la part de Cordistes.

Vous remerciant pour votre collaboration,

NOVAIS Amancio
Dirigeant/Général/Manager
Cabestan »

À ses yeux, il est inadmissible que des intérimaires ne courbent pas l’échine. Tant il est communément admis que le chômage structurel de masse doivent les maintenir dans une position inféodée à leurs employeurs.

Amancio Novais est victime de son propre manque de précaution, et tente d’en faire porter la responsabilité à des travailleurs. Sachant que son chantier durerait plusieurs semaines, qu’est-ce qui l’empêchait de proposer un contrat couvrant la durée de ces travaux ? S’assurant ainsi de ses effectifs.

Son échéance, c’est la fin de son chantier.

L’échéance du travailleur intérimaire, c’est la fin de son contrat.

À qui la faute si les deux ne coïncident pas ?

Par ailleurs, l’équilibre budgétaire de son entreprise est à ce point précaire qu’une augmentation de 0,50€ de l’heure puisse le mettre en péril ?

Pour rappel le taux horaire du SMIC est 10,03 euros. Quelle est l’illégitimité de Vincent quand il revendique un salaire de 11,50 euros ?

Enfin, dans un contexte de concurrence portée aux nues par une société d’essence capitaliste, quelle faute commet-il au terme d’une mission, en cherchant, et trouvant, un contrat qui l’avantage financièrement ? Tout simplement qui l’assure de travailler la semaine suivante ?

Lui même s’interroge : «Je me sens presque coupable d’avoir accepté une mission plus intéressante pour moi. Pourquoi les entreprises qui lâchent des intérimaires c’est normalisé, alors qu’un intérimaire qui lâche une entreprise c’est un traître, un lâche ? »

Seul face à trois interlocuteurs, deux commerciaux et un «Dirigeant/Général/Manager », Vincent n’a pas courbé l’échine.

Au fond, c’est ce qu’on lui reproche.

Comme on le reproche à tous ceux qui un jour se dressent, manifestant leur refus de se soumettre à un système qui les écrase. Système qui apparaît comme un ordre naturel des choses. Mais qui en réalité est savamment orchestré par ceux qui en ont des profits à tirer.

Vincent n’a aucunement outrepassé les limites du codes du travail, ni celles de la morale.

Contrairement à ceux qui l’ont insulté, et tenu dans le mépris en refusant de l’entendre.

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