PRESSE – Face aux risques, les cordistes en colère s’organisent pour sauver leur vie

Article paru sur Actuel-HSE le 07/03/2019

Plusieurs cordistes sont morts au travail ces dernières années. Leur « profession », peu connue, les expose au risque de chute de hauteur, mais aussi aux produits chimiques et aux postures pénibles. Statut d’intérimaire et sous-traitance noircissent un peu plus le tableau. Ils s’organisent pour défendre leurs intérêts… et la mémoire de leurs anciens collègues.

Le 1er mars 2019 la société de nettoyage Carrard Services, l’industriel agro-alimentaire Cristal Union et leurs deux chefs d’établissement respectifs ont été condamnés pour homicides involontaires. En 2012, deux hommes de 23 et 33 ans avaient trouvé la mort asphyxiés par ensevelissement alors qu’ils intervenaient dans un silo de sucre. Leur « profession » : cordiste. Si on vous dit « métiers dangereux« , vous pensez sans doute pompiers, militaires, cascadeurs voire hommes en jaune des autoroutes. Rarement cordistes. Ces personnes, quasi exclusivement des hommes, travaillent en hauteur avec des cordes pour exécuter des travaux d’accès difficile, hors d’atteinte des échafaudages. Elles réalisent des tâches de nettoyage ou de travaux publics, par exemple. Ces dernières années, la « profession » a enregistré plusieurs accidents mortels. L’association Cordistes en colère cordistes solidaires vient d’être montée. Le but : « croiser les compétences, notamment juridiques, pour donner un coup de main aux salariés« , notamment en cas de conflit avec les employeurs, et plus généralement défendre la profession.

« Tout cela a démarré avec le procès de Reims sur l’accident de Vincent et Arthur. En y assistant en décembre, nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait aucun expert capable d’expliquer les aspects techniques à la cour », nous raconte Pierre Peyret, formateur de travaux en hauteur et membre de l’association. « La défense a essayé de charger les victimes en leur reprochant de ne pas avoir travaillé corde tendue mais cela n’a pas sens. On était à côté de la plaque, personne pour les contredire sur ce point« , poursuit Pierre Peyret, interrogé quelques semaines avant le verdict. Si elle est reconnue d’utilité publique, l’association pourrait se porter partie civile. Le 5 avril prochain aura lieu le procès des présumés responsables de la mort d’un autre cordiste, Quentin, 21 ans, sur le site d’une filiale de Cristal Union en 2017.

8 500 cordistes

On compte environ 8 500 cordistes en France, d’après les chiffres du Sfeth (syndicat français des entreprise de travail en hauteur). 40 % d’entre eux seraient intérimaires, comme Vincent et Arthur, d’après une estimation réalisée par des chercheurs de l’université de Lyon 1 à partir de 478 formulaires. « Cela ajoute une difficulté. Dans le cas de Vincent et Arthur, ils découvraient le site un quart d’heure avant« , commente Pierre Peyret. Aussi, les cordistes travaillent souvent pour des entreprises sous-traitantes.

Deux types de cordistes se distinguent. Il peut s’agir de professionnels aux compétences intrinsèques, comme des coffreurs de falaise ou des maçons par exemple, formés ensuite aux travaux en hauteur et sont salariés pour des entreprises de travaux en hauteur ou de BTP. Ils font partie du « haut du panier » comme le décrit Pierre Peyret, gagnent bien leur vie et bénéficient en général de bonnes conditions de travail. De l’autre côté, des personnes sont strictement formées à travailler en hauteur, et effectuent des tâches peu qualifiées, comme le nettoyage des vitres par exemple. Ceux-là sont plus souvent intérimaires et « corvéables à merci« . « Je vois passer de tout, même certains qui travaillent avec leurs propres éléments de protection individuelle« , déplore la même source. Un témoignage publié sur le site d’information Bastamag le confirme.

Vincent et Arthur sont décédés sur le site de Bazancourt, dans la Marne. L’un était domicilié en région parisienne et dormait sur place, l’autre, à 50 kilomètres du site et avait prévu de faire les allers-retours tous les jours. Ils devaient pourtant intervenir dès 8 heures dans ce silo de plus de 50 mètres de profondeur, rapporte Pierre Peyret, qui dénonce une organisation du travail « aberrante« . Lui-même a connu ce rythme. S’il est désormais formateur, c’est en partie à cause de l’usure. D’après l’étude des chercheurs lyonnais, près d’un quart des cordistes interrogés parcourent plus de 100 kilomètres par jour pour leur travail. Une proportion non négligeable d’entre eux optent pour le camping ou un véhicule aménagé. Des conditions d’hébergement qui augmenteraient le risque de se blesser au travail, toujours selon la même étude.

Températures élevées et produits chimiques

Les entreprises ne doivent recourir au travail sur cordes qu’en dernier recours, si le travail sur échafaudage est trop dangereux, si l’on résume grossièrement l’article R4323-64 du code du travail (voir encadré).

Travailler dans les silos est l’une des activités les plus à risque, d’après Pierre Peyret. Au risque de chute de hauteur habituel, s’ajoute ici les enjeux respiratoires, entre autres. De manière générale, les cordistes cumulent les expositions aux risques professionnels : risque de coupure ou risque chimique, par exemple. Les produits chimiques, en plus d’une incidence directe sur la santé, peuvent endommager leur matériel de sécurité : « les polymères sont sensibles aux acides et aux bases« , nous explique Pierre Peyret. Même chose pour les températures élevées : le matériel peut y être sensible. La profession est aussi soumise aux mêmes facteurs de risque que leurs collègues du BTP travaillant à terre : postures pénibles et port de charge lourde par exemple.

42 % des répondants au questionnaire exploité par les chercheurs de Lyon 1 consomment des drogues douces. Un chiffre bien supérieur à la moyenne nationale, mais que les auteurs de l’étude relativisent par des effets de biais. Il n’en reste pas moins que la consommation de drogues douces multiplierait par deux le risque d’avoir été blessé dans les 12 derniers mois au travail, toujours d’après les déclarations collectées lors de cette étude.

Secours

L’article R4323-89 du code du travail fixe que les intéressés reçoivent « une formation adéquate et spécifique » aux opérations envisagées et aux procédures de sauvetage. Certaines formations se résument à une semaine de cours. Il n’y aucune obligation de certification. Cette formation à la sécurité « est renouvelée et complétée aussi souvent que nécessaire pour prendre en compte les évolutions de ces équipements » fixe la loi. Mais « Certains n’ont pas eu de recyclage depuis longtemps « , constate Pierre Peyret.

Le formateur pousse ses élèves à utiliser leur droit de retrait si leur binôme n’a pas reçu de formation secours. De manière générale, il les incite à devenir acteurs de la prévention. « Je n’arrête pas de leur dire d’être partie prenante des plans de prévention, de réclamer des permis de feu, de ne pas avoir peur de poser des questions !« , scande-t-il. Le procès sur la mort de Vincent et Arthur a révélé, entre autres nombreuses fautes, que le plan de prévention en vigueur était un simple copié-collé du précédent. Le nom du directeur du site n’avait même pas été actualisé sur le document.

Source: www.actuel-hse.fr


Dernier recours

L’article R4323-64 du code du travail fixe qu’ « Il est interdit d’utiliser les techniques d’accès et de positionnement au moyen de cordes pour constituer un poste de travail.Toutefois, en cas d’impossibilité technique de recourir à un équipement assurant la protection collective des travailleurs [des échafaudages principalement, ndlr] ou lorsque l’évaluation du risque établit que l’installation ou la mise en œuvre d’un tel équipement est susceptible d’exposer des travailleurs à un risque supérieur à celui résultant de l’utilisation des techniques d’accès ou de positionnement au moyen de cordes, celles-ci peuvent être utilisées pour des travaux temporaires en hauteur. Après évaluation du risque, compte tenu de la durée de certains travaux et de la nécessité de les exécuter dans des conditions adaptées du point de vue ergonomique, un siège muni des accessoires appropriés est prévu.

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